Réflexion sur le relativisme dans la rhétorique jacobine.

Surtout, ne rien changer !
Bien des serviteurs de l’Etat paraissent en France résolument conservateurs – non dans le sens politique du mot, mais dans celui plus général de « favorable au maintien du statu quo ».


Pourquoi le sont-ils ? A cause, peut-être, d’une sclérose inévitable de l’Etat dès lors que l’on parvient à l’organiser en un système globalement cohérent (la constitution) et fonctionnant correctement (l’administration). Actuellement, on ne peut pas nier que l’Etat français souscrit à ces deux conditions : il dispose d’une constitution qu’on tend à considérer inattaquable et il marche, même si son fonctionnement a de désastreuses conséquences pour ses habitants. Il en résulte que l’Etat est avant tout une construction abstraite et institutionnelle, dont les mécanismes s’appliquent à la réalité quotidienne grâce à l’action de l’administration. Son fonctionnement est comparable, si l’on veut, à celui d’un système philosophique. Le philosophe qui bâtit un système propose un enchaînement de lois et de propositions qui s’ajustent parfaitement à la réalité ; mais le corriger est extrêmement difficile, car remise en cause d’un seul axiome peut faire s’effondrer l’ensemble. Un système philosophique est un ensemble solidaire d’axiomes, qui découlent les uns des autres et ont vocation à être irréfutables. De même, l’Etat crée un monde dans un monde, une sorte de sous-univers régi par ses lois propres, celles contenues dans la constitution. La moindre atteinte à ce mécanisme institutionnel est dangereuse pour le système entier et peut conduire à son effondrement. On pourrait continuer de parler par métaphores et dire que l’Etat a quelque chose du château de cartes : une fois qu’on l’a construit, on ne peut plus prétendre enlever une carte ou la remplacer par une autre, car tout se tient.

casquette prefetConscients de cette réalité, bien des fonctionnaires (peut-être conviendrait-il de dire : hauts-fonctionnaires) en concluent qu’il ne faut rien changer à l’armature conceptuelle de l’Etat, dont le centralisme est l’un des éléments fondamentaux, et se contenter de changements « internes », c’est-à-dire accomplis dans le cadre offert par la constitution : des changements de contenu, si l’on veut, et non de forme.

L’un des arguments les plus entendus, que rabâchent à loisir les partisans du statu quo, peut se résumer ainsi : « Allez donc voir ailleurs ! Voyagez ! Vous verrez que la France est l’un des meilleur pays du monde, qu’on peut s’y exprimer librement, qu’il est démocratique...comparez et vous verrez que se plaindre est une marque à la fois d’aveuglement et d’ingratitude ». À quoi bon donner un exemple particulier ? Beaucoup ont sûrement dû répondre, déjà, à ce type d’argument, particulièrement difficile à contrecarrer. De fait, il est indéniable que nous vivons dans des conditions exceptionnelles par rapport à celles que connaissent les habitants de bien d’autres pays.
Cependant, ce n’est là qu’un colosse aux pieds d’argile qui repose sur deux vices de raisonnement, deux malhonnêtetés rhétoriques.

Une ambiguïté entre valeurs absolue et relative
Il y a tout d’abord une ambiguïté inacceptable sur la valeur respective du relatif et de l’absolu qui est entretenue par l’Etat : ses politiciens de tous bords, ses journalistes, ses hauts-fonctionnaires acquis au jacobinisme. L’argument susdit de l’excellence relative du mode de gouvernement français pose la primauté du relatif sur l’absolu. Or, au gré des besoins du moment, c’est l’absolu qui prend le pas sur le relatif. Dans le cas des attentats du 13 novembre 2015, on a mis en avant la valeur absolue du nombre des victimes (130 morts) en occultant autant que possible le fait qu’en termes relatifs, cet attentat rentre dans la « normale » (si l’on peut se permettre d’employer un tel terme, même entre guillemets, pour qualifier des actes si barbares !) des attentats commis quotidiennement dans le monde. On pourrait arguer du fait que deux choses différentes sont comparées : d’un côté des institutions politiques, de l’autre des vies humaines. Les premières seraient une valeur relative, et les deuxièmes une valeur absolue. Cependant, les conditions d’existence et le bien-être des citoyens dépendent de leurs institutions politiques. Elles sont certes quelque chose d’abstrait et relatif, mais elles se traduisent dans la vie quotidienne des habitants et sont donc profondément humaines – non pas intrinsèquement, certes, mais par voie de conséquence. Elles méritent donc aussi d’être considérées en termes absolu. Voilà pourquoi, bien qu’on puisse se féliciter des progrès accomplis par la démocratie en France depuis 1789, il ne faut pas se lancer des fleurs et prêcher l’immobilisme institutionnel. La forme de l’Etat doit être toujours en mouvement ; son but n’est pas d’être une forme fixe mais une forme transitoire, en mouvement, sur la voie de la réalisation de la « Cité juste » - qui, si elle est probablement inatteignable, doit servir d’horizon régulateur aux citoyens et les pousser à ne pas se reposer sur leur brin de laurier.

Un choix spécieux de l’élément de comparaison
L’exemple des attentats mettait en évidence le deuxième vice de raisonnement des tenants du statu quo : la valeur relative du nombre des victimes avait en fait été évoquée, mais la comparaison avait sciemment été faite avec les attentats précédents sur le sol français, et pas avec ceux advenus – et qui adviennent ! – à Madrid, au Kenya, en Irak... Ainsi, la comparaison est l’instrument d’analyse qui se prête le mieux à un détournement rhétorique, en ceci qu’on peut lui faire dire le plus ou le moins en fonction du choix de l’élément de comparaison : mettez côte à côte centralisme français et fédéralisme congolais, il sera bien difficile de défendre ce deuxième modèle politique ; tandis que face au fédéralismes suisse ou allemand, des doutes sur le bien-fondé du centralisme apparaitront. L’argument de l’excellence relative du système français repose donc sur une manipulation intentionnelle de l’information, en vue de jeter le discrédit sur les « ingrats » – ceux qui suggèrent qu’en ce XXIe siècle bien entamé, il serait bon de faire évoluer une constitution ancrée dans un contexte historique, social, économique passé.

Laissons aux autres leurs travers
En somme, sur le plan idéologique, la nécessité apparait d’envisager l’Etat dans l’absolu, et donc de réfléchir aux façons dont on peut l’améliorer – aujourd’hui, il s’agit de passer à une structure fédéraliste ; mais demain ? Nos petits-fils le découvriront ! Ensuite, sur le plan méthodologique, le doute et la remise en question sont de mise. Grâce à eux, nous pourrons nous valoir d’une sincérité qui fait défaut à nos adversaires. Si nous voulons user de la comparaison, il faut le faire avec loyauté, sans craindre de révéler les défauts du fédéralisme car c’est ainsi, seulement ainsi, que nous pourrons leur apporter des réponses.

Rien ne vaut l’humour, pour faire taire définitivement les « comparationnistes » malhonnêtes. Eux disent : « Ne critiquez pas la Vème République, car en Corée du Nord on ne peut pas critiquer la dictature » ; sont-ils si différents de ce personnage d’une caricature du dessinateur anglais Pont, disant : « Vous ne mangez pas le gras de la viande – et des millions d’enfants meurent de faim en Russie » ?

 pont

F.O.

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