Maffesoli

Michel Maffesoli, sociologue de la postmodernité, élève du Chambérien Gilbert Durand, a stigmatisé l'élitisme et la philosophie pyramidale du système politique français à maintes reprises. Bien que non engagé politiquement, et demeurant dans l'objectivité du constat, il a bien voulu accorder une interview au Mouvement Région Savoie.

 

Mouvement Région Savoie : Michel Maffesoli, vous avez un lien fort avec la Savoie : en dehors d'avoir fait un livre avec Brice Perrier, votre maître fut le Chambérien Gilbert Durand, et, comme lui, vous avez beaucoup lu Joseph de Maistre ; qu'en tirez-vous sur la couleur culturelle de notre chère contrée ?

Michel Maffesoli : Je ne suis pas du tout savoyard, même s'il est vrai que Brice Perrier est mon ami et que j'ai fait un livre avec lui, que j'ai eu pour maître Gilbert Durand et que par ailleurs j'ai lu et relis régulièrement Joseph de Maistre. Ils m'inspirent essentiellement par leur lucidité, et leur refus des idées convenues. L'un et l'autre avaient une pensée enracinée, relative à un lieu. Ils savaient réfléchir à partir du quotidien ; leur culture était incarnée. Je dirai qu'il s'agit de penseurs qui renvoient au Bon Sens.

 

Mouvement Région Savoie : Dans la préface d'un volume d'œuvres de Gilbert Durand, vous avez évoqué l'insertion du mythe dans le quotidien ; or, la Savoie fut dominée par la pensée de François de Sales, qui conseillait de s'imaginer dans la campagne avec son bon ange, ou de déceler la main de Dieu dans la nature ; cela peut-il avoir un rapport ?

 

Michel Maffesoli : À l'égard de François de Sales, je suis prudent. J'ai une attirance, une appétence pour ce personnage. Il s'agit d'un penseur intéressant. Il prônait une forme de dévotion incarnée, moderne. Il s'inscrivait dans la vie quotidienne. C'est pour le premier point. Mais en second lieu, je continue à dire que nous assistons à un réenchantement du monde. Le rationalisme a prétendu pouvoir donner des choses une image vide de portée mythique, mais l'on va de plus en plus vers des sentiments partagés, des passions communes, une culture du quotidien liée à un lieu donné. Gilbert Durand parlait d'einsteinisation du temps : de contraction du temps en espace. Cela va dans le sens du localisme.

 

Mouvement Région Savoie : Vous avez déclaré, dans une interview récente, que les élites se voyaient comme des démiurges créant un monde nouveau à partir de la Raison ; quel lien y voyez-vous avec la manière dont Joseph de Maistre a évoqué les fondateurs de la république française ?

 

Michel Maffesoli : La position de Joseph de Maistre est pour moi un fil rouge : on ne peut pas définir a priori une constitution. Il faut forcément partir du bas. C'est ce que montrent avant tout les Soirées de Saint-Pétersbourg ; comme le dit leur auteur, il faut s'appuyer sur « le bon sens et la raison réunis ». Position qu'on retrouve chez Gilbert Durand : il faut fonder sa pensée sur le Non Rationnel – qui n'est pas, comme on croit, l'Irrationnel. Il faut se créer une raison propre à partir du vécu de tous les jours. Cela renvoie au retour aux racines. Jouant sur l'homophonie, j'aime à dire : le lieu fait lien.

 

Mouvement Région Savoie : Dans quelle mesure l'enfermement des élites sur elles-mêmes peut permettre selon vous l'émergence de mouvements régionalistes ?

 

Michel Maffesoli : Je ne vais pas revenir sur cette histoire d'élites. Il faut se référer à mon dernier livre, Les Nouveaux Bien-Pensants, qui évoquait des élites déconnectées – cela relève du reste de la banalité. Je suis persuadé que l'on assistera à une réémergence des régions. Je ne suis pas politiste. Mais le retour à une sensibilité populaire, localiste, fondée sur la région, est pour moi certain. Je vais d'ailleurs aborder justement cette question dans une conférence que je donne demain à Nice. C'est lié à l'idée impériale : l'organisation politique à venir s'appuiera sur les régions, les villes, les cités qui s'uniront comme au Moyen Âge elles le faisaient dans le Saint-Empire romain germanique, qui n'exerçait qu'une autorité lointaine et théorique. C'est une tendance profonde de notre époque.

 

Mouvement Région Savoie : Au Mouvement Région Savoie, nous sommes adeptes de Denis de Rougemont, qui assimilait le jacobinisme à un totalitarisme et voulait concilier les aspirations particulières et la nécessité d'un ordre global par le fédéralisme ; dans quelle mesure celui-ci peut selon vous donner corps de façon cohérente au tribalisme dont vous avez souvent caractérisé l'émergence ?

 

Michel Maffesoli : Je ne connais pas bien l'œuvre de Denis de Rougemont, mais il m'apparaît comme un homme des plus sympathiques. Il a une pensée non conforme et intéressante. Il est sûr que le jacobinisme (qui, ne l'oublions pas, faisait suite au colbertisme antérieur, c'est une vieille tradition en France) fut une grande tendance de l'époque moderne, la volonté de tout réduire à l'unité, c'est à dire à Paris, et la construction d'un système pyramidal. Totalitarisme est un mot un peu fort, mais je suis globalement d'accord. D'ailleurs ma thèse, qui avait pour directeur Gilbert Durand, avait pour titre La Violence totalitaire, et il s'agissait de l'État, de la violence de l'État. À présent la tendance est inversée, néanmoins : on en revient aux régions et au fédéralisme ; une série d'indices permettent de s'en convaincre. Quant au tribalisme, j'ai utilisé un mot-choc, pas forcément à prendre dans tous ses sens, pour dire que se levait quelque chose qui était indépendant de l'État, et même s'opposait à lui. Ce sont les nouveaux enjeux, ceux de notre temps.

 

Mouvement Région Savoie : Face aux représentants des institutions européennes, le gouvernement français affirme souvent que la France n'a pas de problèmes de minorités, n'ayant pas de minorités ; qu'en pensez-vous ?

 

Michel Maffesoli : Je pense que c'est là une attitude typique, qui ressortit à l'aveuglement des élites abstraites et, disons-le, jacobines. Ces personnes ne comprennent pas la vie. De plus en plus on assiste à des affirmations locales. C'est une pensée proche de celle de Gibert Durand et de Joseph de Maistre : la vie est une mosaïque.

 

Mouvement Région Savoie : Le philosophe romantique allemand Savigny, qui croyait à l'esprit, ou au génie du peuple, au Volksgeist, pensait qu'il fallait que chaque système politique soit l'expression de ce génie, de cet esprit ; dans quelle mesure selon vous cela doit être appliqué en Savoie intégrée à la France ?

 

Michel Maffesoli : Je ne suis pas savoyard ; c'est à vous de répondre à cette question de façon précise. Moi je suis languedocien. Parlez-vous de Savigny le juriste ? Mais oui, il y a lieu de prendre compte les racines, qui émergent dans la société. Une vraie force se tire des racines et des affirmations régionales. Il s'agit d'une tendance de fond.

 

Propos recueillis par Rémi Mogenet.

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